Crimson Peak : hommage à la littérature gothique

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Saison d’Halloween oblige, Crimson Peak, sorti en salles le 14 octobre [2015], nous a été vendu comme un film d’horreur. Pourtant, son réalisateur, Guillermo del Toro (HellboyLe Labyrinthe de PanPacific Rim…), n’a eu de cesse de le répéter : Crimson Peak n’est pas un film d’horreur, mais un « conte gothique ».

Edith Cushing est hantée depuis l’enfance par la mort de sa mère. Le fantôme de cette dernière lui a transmis un mystérieux avertissement : « Prends garde à Crimson Peak. » Désormais adulte, Edith vit avec son père à Buffalo, dans l’Etat de New York, au tournant du siècle dernier. Elle n’a qu’une seule ambition : faire publier son premier roman. Pas si simple pour une jeune femme qui préfère écrire des histoires de fantômes plutôt que des histoires d’amour… Elle rencontre alors Thomas Sharpe, un baronet anglais qui, lui, montre de l’intérêt pour son manuscrit. Edith tombe rapidement sous son charme et, suite à la mort de son père, accepte d’épouser Thomas et de le suivre en Angleterre. Elle emménage dans la grande demeure délabrée, située au sommet d’une carrière d’argile rouge sang, que Thomas partage avec sa soeur Lucille. Une demeure dont le surnom n’est autre que Crimson Peak…

Guillermo del Toro fait partie de mes réalisateurs préférés. J’attendais donc beaucoup de Crimson Peak lorsque je suis allée le voir au cinéma… et je n’ai pas été déçue ! Visuellement, c’est un film somptueux, à la palette riche, et foisonnant de détails. Un régal pour les yeux. C’est aussi, comme promis, un film « effrayant, à l’atmosphère tendue, mais plein d’émotion ». L’histoire, en apparence simple et classique, révèle petit à petit ses aspects modernes et originaux. Elle est en réalité complexe et savamment construite, tout comme les personnages qui la portent.

Ce dernier point est ce qui, à mon sens, fait la force des films de Guillermo del Toro. Crimson Peak en est un exemple d’autant plus intéressant qu’il s’inscrit dans un genre bien précis (donc doté d’une tradition, de codes, d’éléments attendus) : non le genre cinématographique du film d’épouvante, mais un genre littéraire, celui du roman gothique.

Bien entendu, le cinéma et la littérature étant deux domaines distincts, il ne s’agira pas de formuler de comparaison formelle ou technique entre Crimson Peak et les récits qui l’ont inspiré, mais d’en proposer une mise en relation purement thématique.

(NB : Ce qui suit ne révèle pas d’éléments-clés de l’intrigue de Crimson Peak.)

The Ghost in the Attic ** : la mémoire des murs
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John Constable, Hadleigh Castle (1828-29)

Dans la littérature gothique, le décor de l’histoire, son cadre spatial, revêt une importance particulière. Cette importance est telle que le nom du lieu au sein duquel se déroule le récit (ou, tout du moins, une partie essentielle du récit) donne parfois son titre à l’oeuvre toute entière : c’est le cas pour Crimson Peak, mais aussi pour Les Mystères d’Udolphe d’Ann Radcliff (1794), L’Abbaye de Northanger de Jane Austen (1817) ou bien encore (sans doute l’exemple le plus célèbre) Les Hauts de Hurlevent d’Emily Brontë (1847).

Le cadre du roman gothique est, par excellence, un château, un manoir, une abbaye, ou pour le moins une grande et vieille demeure. C’est un lieu qui en impose par ses dimensions mais aussi par son ancienneté. Il est sombre, d’autant plus que le héros ou l’héroïne le découvre souvent le soir ou la nuit pour la première fois. Il y fait également froid et l’on peut y entendre le vent souffler et siffler de manière inquiétante. Il est parfois délabré ou laissé à l’abandon. Sa grandeur et son agencement font que l’on s’y perd facilement ; mais attention à ne pas vous aventurer dans une partie défendue ! Peu de risque cependant que vous vous y retrouviez par accident : souvent, cette partie (aile, couloir ou pièce) sera fermée à clé ou bien gardée.

On remarquera que Guillermo del Toro a scrupuleusement respecté toutes ces caractéristiques lorsqu’il a conçu Crimson Peak. La demeure, que Thomas ne peut entretenir correctement faute de moyens, s’enfonce petit à petit dans le sol argileux sur lequel elle a été bâtie. Cette argile, dont la couleur rouge a donné son surnom au domaine (« Crimson Peak » signifie « le sommet incarnat »), suinte comme du sang à travers le plancher, ce qui rend le lieu d’autant plus inquiétant. Le vent s’engouffre par le toit défoncé et par les cheminées. Le décor est riche, mais sombre, et souvent on ne le voit qu’à la lueur des bougies qu’Edith emporte avec elle lors de ses explorations nocturnes. Une partie de la maison lui est par ailleurs inaccessible : soit parce que Thomas lui a déconseillé (ou gentiment défendu) d’y mettre les pieds, soit parce que Lucille est la seule à en posséder les clés.

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Jane Eyre (2011)

Ajoutons maintenant que, dans la littérature gothique, le héros ou l’héroïne finit toujours par se trouver prisonnier(e) des lieux, temporairement ou définitivement, au sens propre et/ou au sens figuré. Dans Dracula de Bram Stocker, par exemple, le héros et narrateur Jonathan Harker se retrouve enfermé dans le château du Comte : les portes en sont verrouillées et l’emplacement du château, au bord d’un précipice, empêche toute autre tentative d’évasion. Il se peut aussi que le lieu, isolé de tout, au sein d’une nature hostile, donne l’impression de ne pas pouvoir s’en échapper : c’est le cas des Hauts de Hurlevent, autour desquels n’existe que la lande. On retrouve ces éléments dans Crimson Peak : aucun être vivant, ni humain, ni animal, ne vit à proximité de la maison. Hormis Thomas et Lucille, Edith s’y trouve parfaitement seule. De plus, la nature elle-même semble s’acharner contre toute présence humaine : l’argile, difficile à extraire et dont Thomas ne peut tirer profit, avale petit à petit la maison, et le mauvais temps (en l’occurrence, la neige) suffit à couper les personnages du village le plus proche. Sans mentionner d’autres éléments qui risqueraient de révéler une partie de l’intrigue, tout contribue à retenir Edith prisonnière de Crimson Peak.

Il incombe alors à Edith, comme à tout autre héros ou héroïne du genre, d’explorer les lieux afin d’en découvrir les secrets et, ce faisant, de s’en libérer (et/ou d’en libérer d’autres personnages, selon l’oeuvre). En effet, chaque château, manoir ou demeure lugubre de roman gothique recèle des mystères, de préférence violents, sanglants ou tout du moins allant à l’encontre de la morale et des convenances. Dans L’Abbaye de Northanger, qui n’est en fait pas un roman gothique, mais une parodie de roman gothique, l’héroïne, Catherine Morland, est férue d’ouvrages tels que Les Mystères d’Udolphe. Lorsque Henry Tilney, le jeune homme dont elle est éprise, l’invite à séjourner dans l’ancienne abbaye où réside sa famille, l’imagination de Catherine s’emballe. Tout dans ce lieu lui rappelle les romans qu’elle aime tant ; l’abbaye doit donc bien cacher quelque terrible secret ! Ses vaines explorations finissent cependant par la mettre dans l’embarras car Catherine n’est pas l’héroïne d’un roman gothique, mais d’un roman de Jane Austen. (Et, dans un roman de Jane Austen, on ne dissimule pas d’horribles meurtres.)

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Crimson Peak (2015)

Toutefois, là où Catherine échoue (puisqu’elle ne s’inscrit pas dans le genre littéraire approprié), d’autres voient leur persévérance récompensée. Dans Dracula, Jonathan Harker découvre la nature vampirique du Comte en explorant le château où il est retenu. Dans Jane Eyre, le secret dissimulé dans le grenier de Thornfield Hall, où Jane travaille comme gouvernante, concerne Edward Rochester, le maître des lieux. Ce n’est qu’une fois ce secret révélé que Rochester sera en mesure de s’affranchir de son passé et de pousuivre sa relation avec Jane. Dans Les Hauts de Hurlevent, la présence de Catherine Earnshaw hante les lieux et pousse le narrateur initial, Lockwood, à en apprendre davantage sur l’histoire du propriétaire, Heathcliff. Dans le film de del Toro, Edith doit à son tour faire preuve de courage et affronter les fantômes de Crimson Peak afin de découvrir la vérité sur la famille Sharpe, seul moyen pour elle d’assurer sa survie et d’espérer retrouver sa liberté.

La littérature gothique est pleine de fantômes. Cependant, comme Edith le souligne tôt dans le film, il ne s’agit pas de simples histoires de fantômes, mais d’histoires avec des fantômes. « Les fantômes, précise-t-elle, ne sont que des métaphores du passé. » C’est ce passé qui hante les murs, au sens propre (Crimson Peak, Jane Eyre) ou au sens figuré (Les Hauts de Hurlevent), et les personnages qui y vivent. Les lieux, si essentiels à la littérature gothique, ne sont qu’une extension de cette métaphore : ils emprisonnent physiquement les personnages, là où le passé les emprisonne déjà mentalement et moralement ; ils dissimulent à la vue des autres les lourds secrets qui pèsent sur leur(s) propriétaire(s) ; mais ils offrent aussi, à qui veut bien les chercher, les clés pour s’en libérer.

Oeuvres mentionnées :
  • Les Mystères d’Udolphe (The Mysteries of Udolpho) d’Ann Radcliff (1794)
  • L’Abbaye de Northanger (Northanger Abbey) de Jane Austen (1817)
  • Les Hauts de Hurlevent (Wuthering Heights) d’Emily Brontë (1847)
  • Jane Eyre de Charlotte Brontë (1847)
  • Dracula de Bram Stocker (1897)
  • The Madwoman in the Attic: The Woman Writer and the Nineteenth-Century Literary Imagination de Sandra Gilbert et Susan Gubar (1979)

* Tweet : « Une dernière fois avant la sortie. Crimson Peak : pas un film d’horreur. Un Conte Gothique. Effrayant, tendu, mais plein d’émotion… Comme ma façon de danser ! »

** Ce sous-titre est une référence au célèbre essai de Sandra Gilbert et Susan Gubar, The Madwoman in the Attic: The Woman Writer and the Nineteenth-Century Literary Imagination, publié en 1979, ouvrage incontournable en ce qui concerne la littérature gothique et les femmes (réelles ou fictives, auteures ou personnages).

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