Nocturnal Animals

Do you ever feel like your life is turning into something you never intended?

– Susan Morrow, Nocturnal Animals (Tom Ford, 2016)

nocturnal-animals-poster« Ca t’arrive d’avoir la sensation que ta vie n’est pas celle que tu attendais ? » demande Susan, le personnage interprété par Amy Adams, au tout début de la bande-annonce de Nocturnal Animals. Et vous, ça vous arrive d’avoir la sensation que le film que vous regardez n’est pas celui que vous attendiez ? Dans la forme, Nocturnal Animals est bel et bien le film que j’espérais ; dans le fond, en revanche, c’est un film que j’aurais préféré éviter…

« Susan Morrow (Amy Adams), une galeriste d’art de Los Angeles, s’ennuie dans l’opulence de son existence, délaissée par son riche mari Hutton (Armie Hammer). Alors que ce dernier s’absente, encore une fois, en voyage d’affaires, Susan reçoit un colis inattendu : un manuscrit signé de son ex-mari Edward Sheffield (Jake Gyllenhaal) dont elle est sans nouvelles depuis des années. Une note l’accompagne, enjoignant la jeune femme à le lire puis à le contacter lors de son passage en ville. Seule dans sa maison vide, elle entame la lecture de l’oeuvre qui lui est dédicacée… » (Synopsis tiré du site AlloCiné.)

Nocturnal Animals est le second film de Tom Ford. Ce dernier s’est d’abord fait un nom dans la mode et a travaillé pour des maisons prestigieuses telles que Gucci et Yves Saint Laurent avant de créer sa propre marque de luxe. Son expérience dans ce domaine et ses talents de styliste contribuent aujourd’hui à faire de lui un réalisateur remarquable. A l’instar de son premier film, A Single Man, sorti en 2009, Nocturnal Animals se distingue d’abord par son esthétique léchée. Tom Ford affectionne les plans fixes : autant d’occasions de se laisser éblouir et d’admirer la composition minutieuse de chaque scène. Les acteurs eux-mêmes sont apprêtés, habillés et positionnés avec soin. Tout, dans Nocturnal Animals, est d’une exquise précision ; aucun détail n’est laissé au hasard ou à l’improvisation.

Chez d’autres réalisateurs, ce sens de l’esthétique, poussé à l’excès, a pour effet de vider le film de sa substance. En résulte, au mieux, un bel objet, plaisant à contempler mais au final peu mémorable. Ce n’est pas le cas de Tom Ford qui, lui, a bien compris que le cinéma est à la fois un art et un langage. Chaque élément visuel – cadrage, éclairage, palette de couleurs – est aussi un élément narratif, chargé de sens. Dans les plans larges, par exemple, Susan est souvent placée dans des décors qui rappellent tantôt une prison (sa maison), tantôt un labyrinthe (la galerie d’art où elle travaille) : elle est seule, prise au piège de cette vie qui ne la satisfait plus, mais aussi du manuscrit d’Edward, qui fait ressurgir en elle des souvenirs et des sentiments qui la désorientent. Les plans rapprochés, eux, mettent en valeur sa coiffure, son maquillage, ses accessoires, et révèlent à leur tour quelque chose de l’état d’esprit de son personnage. (Sans trop en dire, ses lunettes et son rouge à lèvres, en particulier, sont des marqueurs visuels forts et symboliques tout au long du film.)

Cette maîtrise de la cinématographie permet à Tom Ford de tisser une trame narrative complexe, dans laquelle s’entremêlent les fils de plusieurs récits, sans jamais perdre son spectateur. Il y a bien entendu le récit du présent, ces quelques jours au cours desquels Susan lit le manuscrit d’Edward. Il y a aussi le récit du passé, de la relation entre Susan et Edward, dont on sait dès le début qu’elle s’est mal terminée ; d’abord mentionnée à demi-mots, elle est petit à petit dévoilée au travers des souvenirs de Susan. Et puis, enfin, il y a le récit écrit par Edward, ce fameux manuscrit intitulé « Nocturnal Animals » qui donne son nom au film.

« Dans ce récit aussi violent que bouleversant, Edward se met en scène dans le rôle de Tony Hastings, un père de famille aux prises avec un gang de voleurs de voiture ultra violents, mené par l’imprévisible Ray Marcus. Après lui avoir fait quitter la route, le gang l’abandonne impuissant sur le bas-côté, prenant sa famille en otage. Ce n’est qu’à l’aube qu’il parvient au commissariat le plus proche, où il est pris en charge par le taciturne officier Bobby Andes . Un lien fort va se créer entre les deux hommes, et lier leurs destins dans la poursuite des suspects, coupables d’avoir donné vie au pire des cauchemars de Tony. » (Synopsis tiré du site AlloCiné.)

Le point commun entre ces trois récits est Edward/Tony (interprétés par un seul et même acteur, Jake Gyllenhaal). Au cours du film, Susan confie à un autre personnage qu’elle n’a pas seulement quitté Edward, mais qu’elle lui a fait « quelque chose d’horrible » qui, de toute évidence, éveille encore en elle un fort sentiment de culpabilité. Elle voit ainsi dans l’histoire de Tony – cet homme seul, blessé, en quête de sens et de justice – le reflet de sa propre histoire avec Edward. En obligeant Susan à se replonger dans ses souvenirs et à mesurer les conséquences de ses propres choix, le récit acquiert une dimension cathartique, d’autant que la note d’Edward qui l’accompagne et dans laquelle il invite Susan à le contacter laisse entrevoir la possibilité, sinon d’une réconciliation, du moins d’une forme de résolution.

Le film nous incite cependant dès le départ à nous méfier des intentions d’Edward. Lorsque Susan reçoit son colis, elle s’entaille le doigt en l’ouvrant : elle n’en a même encore entamé la lecture que ce manuscrit est déjà un acte de violence. Par la suite, tandis qu’elle lit cette histoire qui lui est dédiée et qu’elle décrit elle-même comme « dévastatrice », le film multiplie les parallèles (visuels, narratifs) entre Susan et deux des personnages créés par Edward : Laura Hastings, la femme de Tony, et Ray Marcus, le meneur du gang qui attaque Tony et sa famille. Ainsi, dans cette cruelle mise en scène de la vengeance, Susan revêt tour à tour le masque de la victime et celui du bourreau d’Edward/Tony. Un certain nombre d’autres éléments du film font écho à ce thème, notamment une photographie de Richard Misrach où l’on voit un homme en tenir un autre en joue au bout de son fusil, ou bien encore un tableau où l’on peut lire le mot « REVENGE ». Bref, tout indique qu’Edward en veut toujours à Susan, et qu’il lui en veut (symboliquement, du moins) à mort.

Jusque là, Nocturnal Animals est exactement le film que j’attendais. La mise en scène est riche, élégante, maîtrisée. La tension monte, le moment de la révélation approche. Quel crime Susan a-t-elle bien pu commettre ? De quelle horrible chose est-elle coupable ? La scène s’ouvre. Un dernier souvenir resurgit, celui dont on devine qu’il était le plus profondément enfoui, car le plus profondément douloureux…

Et là, d’un coup, le film se casse la figure.

Il va être délicat d’expliquer pourquoi sans vous divulgâcher le reste de Nocturnal Animals. Je vais essayer quand même. (Les spoilers sont un peu plus bas, et clairement indiqués, pour ceux d’entre vous qui ne les craignent pas ou bien qui ont déjà vu le film.) Il n’existe, à cet instant crucial du récit, que deux scénarios possibles : 1) le crime de Susan est effectivement horrible et justifie, aux yeux du spectateur, qu’Edward cherche à se venger d’elle ; 2) le crime de Susan n’en est pas un, ou bien est excusable au regard des circonstances, et éveille ainsi un sentiment de compassion envers son personnage (sentiment qui ne rendra que plus poignant le dénouement du film, quel qu’il soit).

Le problème, c’est que ni l’un ni l’autre de ces scénarios ne fonctionne. La souffrance d’Edward (et de son alter ego Tony) a beau nous prendre aux tripes (en grande partie, je pense, grâce au jeu de Jake Gyllenhaal), son acharnement contre Susan est disproportionné. En même temps, le film échoue (volontairement ou involontairement, cela reste à déterminer) à nous faire ressentir de la sympathie ou même de la pitié pour Susan. Dès lors, le dernier acte de Nocturnal Animals, qui aurait dû être un formidable point d’orgue, s’avère pénible à regarder. Il nous (en)traîne vers un final grossier et insatisfaisant ; pire encore, il confère à l’ensemble du film une portée pour le moins problématique.

>>> SPOILERS <<<

En effet, le crime de Susan est s’être fait avorter. Non mais allô, quoi ! T’es en 2017 et l’intrigue toute entière de ton film sur le thème de la vengeance repose sur un avortement ? Eh oui, Tom Ford, c’est tellement nul que tu as bien mérité que je paraphrase Nabila. Résumons : au travers de ses souvenirs, nous apprenons que Susan a été une femme infidèle qui a trompé Edward avec un homme plus riche que lui et qui, non contente de le quitter, s’est aussi fait avorter sans le prévenir. Allez, je vous laisse relire tranquillement cette dernière phrase, j’avoue qu’elle est lourde, ça fait beaucoup de clichés d’un coup.

Comment peut-on réaliser un film aussi beau et aussi sophistiqué tout en utilisant un ressort scénaristique aussi faible, aussi éculé et, franchement, d’aussi mauvais goût ? Pire encore : c’est complètement irresponsable. Le film présente l’avortement comme un crime ; je cite : une « chose horrible » que Susan « regrettera toute sa vie ». Or, cette représentation de l’avortement comme un crime, comparable à un meurtre, est une représentation déjà répandue qu’il est dangereux d’entretenir davantage. C’est à cause d’elle que, dans certains pays (comme l’Irlande), les femmes sont encore privées du droit à l’avortement ; et que, dans des pays où elles sont censées en bénéficier, comme les Etats-Unis, les centres du Planning familial courent le risque de ne plus être financés et font l’objet d’un net durcissement des lois réglementant l’accès à la contraception et à l’avortement, alors qu’ils sont déjà la cible d’attaques parfois mortelles. (Peut-être considérez-vous que le cinéma, à l’instar d’autres formes d’art, évolue dans un univers coupé de ces préoccupations ; de toute évidence, ce n’est pas mon cas.)

>>> FIN DES SPOILERS <<<

En conclusion, Tom Ford reste, objectivement, un réalisateur admirable. Son sens de l’esthétique, sa maîtrise de la mise en scène, sa capacité à élaborer une trame complexe avec finesse et précision sont autant de qualités que j’avais aimées dans A Single Man et que j’ai retrouvées dans son second film. Malheureusement, je ne peux pardonner à Nocturnal Animals la faiblesse de son scénario et de ses personnages, et surtout ses implications rédhibitoires, difficiles à ignorer. A la fin du film, lorsque l’écran est devenu noir pour de bon, quelqu’un dans la salle s’est exclamé : « Tout ça pour ça ? » Hélas, oui. Tout ça pour ça.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s