Tokyo Zodiac Murders

Tokyo Zodiac Murders de Sôji Shimada (Senseijutsu Satsujinjiken, 1981).
Traduit du japonais par Daniel Hadida. Editions Payot & Rivages, 2010.
★★★★☆

 tokyo zodiac murdersTokyo, 1936. Le peintre Heikichi Umezawa est retrouvé mort, brutalement assassiné, dans son atelier. La porte est pourtant cadenassée de l’intérieur et les fenêtres sont dotées de barreaux. Comment le meurtrier, qui n’a laissé pour tout indice que de curieuses empreintes dans la neige, a-t-il bien pu accomplir son crime ? Comme si le mystère n’était pas suffisamment épais, Heikichi, féru d’astrologie et d’alchimie, a laissé derrière lui un manuscrit dans lequel il détaille son projet de sacrifier ses propres filles selon un rituel précis afin de créer un être suprême qu’il nomme « Azoth ». Or, peu de temps après sa mort, ses filles disparaissent. Au cours des mois qui suivent, la police découvre leur cadavre, l’un après l’autre : elles ont toutes été tuées et mutilées exactement comme le prévoyait Heikichi…

En plus de 40 ans, personne n’est parvenu à élucider les « meurtres astrologiques » de la famille Umezawa. Et puis, en 1979, une femme confie à Mitarai, astrologue professionnel et détective amateur, un document qui contient de nouvelles informations au sujet de l’affaire. Mitarai, accompagné de son ami et assistant Ishioka, va alors tenter de résoudre ce mystère qui, depuis tant d’années, tient tout le Japon en haleine…


Comme le souligne Roland Lacourbe dans sa préface à l’édition française du roman, on retrouve dans Tokyo Zodiac Murders un certain nombre d’éléments hérités de la littérature policière occidentale classique. Pour commencer, son duo d’enquêteurs, Kiyoshi Mitarai et Kazumi Ishioka, n’est pas sans en rappeler d’autres : Sherlock Holmes et John Watson, bien entendu, mais aussi Hercule Poirot et son fidèle capitaine Hastings. Par exemple, c’est à Ishioka, ami et assistant de Mitarai, qu’est dévolu le rôle de narrateur, tout comme Watson et Hastings avant lui. Quant à Mitarai, sa perspicacité hors du commun et ses idiosyncrasies font de lui le Sherlock Holmes tout désigné de l’histoire – même si le personnage de Mitarai lui-même, qui n’hésite pas à qualifier le célèbre détective anglais de « charmant cocaïnomane […] inculte et menteur », n’apprécierait guère la comparaison !

Le crime qui ouvre la série des « meurtres astrologiques » de la famille Umezawa, celui du peintre Heikichi, s’inscrit également dans la lignée de grands classiques tels que Le Mystère de la Chambre Jaune ou bien Le Crime de l’Orient-Express. Il s’agit d’une énigme en chambre close (locked-room mystery), autrement dit une énigme qui, avant de poser la question du qui ? ou bien celle du pourquoi ?, pose la question du comment ?. Comment l’assassin est-il parvenu à entrer dans une pièce à priori impénétrable pour y commettre son crime ? Et ensuite, comment est-il parvenu à en sortir sans laisser la moindre trace d’effraction ?

tzm planIl faut dire que Sôji Shimada, de son propre aveu, est un lecteur avide de romans policiers. Il cite, parmi les auteurs qu’il apprécie et qui l’ont influencé, Gaston Leroux, Sébastien Japrisot, Agatha Christie, Ellery Queen, John Dickson Carr… Il n’est donc pas surprenant de pouvoir établir autant de parallèles entre Tokyo Zodiac Murders et un certain nombre de romans policiers occidentaux qui nous sont bien connus. (En revanche, je ne m’y connais pas du tout en matière de littérature policière japonaise, c’est pourquoi je suis bien incapable de l’évoquer de façon pertinente dans ce billet. Cependant, si cela vous intéresse, vous y trouverez des références dans la préface de Roland Lacourbe ainsi que dans son entretien avec Sôji Shimada proposé en annexe dans l’édition française du roman.)

Mais le véritable point fort de Tokyo Zodiac Murders, en tant que roman policier, est d’offrir au lecteur un « mystère logique ». L’auteur ne dissimule aucun indice, ne garde aucun secret ; au contraire, il veille à ce que le lecteur ait accès aux mêmes informations que ses enquêteurs. Si bien que, avant de dévoiler la solution de l’énigme dans les derniers chapitres, Sôji Shimada lance (par deux fois !) un défi au lecteur :

Je souhaite tellement qu’au moins un d’entre vous réussira à résoudre cette énigme que je ne peux m’empêcher de vous encourager avec ces quelques mots :
Il va sans dire que vous êtes désormais en possession de tous les éléments nécessaires. N’oubliez pas que la clef de l’énigme est limpide et qu’elle se trouve juste sous votre nez.

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Pour ma part, j’étais trop impatiente de connaître le fin mot de l’histoire pour m’interrompre dans ma lecture et tâcher de résoudre les « crimes astrologiques » par moi-même, mais je peux vous assurer que Sôji Shimada est l’auteur de roman policier le plus honnête qui soit. Tous les indices se trouvent bel et bien dans l’ouvrage et la solution est d’une logique imparable. Tout s’explique, tout se tient ! La conclusion est extrêmement satisfaisante.

(NB : Si vous décidez de lire Tokyo Zodiac Murders, ne feuilletez surtout pas le livre au moment où vous l’aurez entre les mains. Vous risqueriez de tomber par mégarde sur la solution ! Dans les éditions japonaises et anglais du roman, les derniers chapitres sont même entourés d’un bandeau pour éviter que cela n’arrive.)

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Un autre aspect remarquable de Tokyo Zodiac Murders, en particulier pour un(e) lecteur(trice) occidental(e), est le cadre dans lequel se déroule l’intrigue : la Tokyo d’avant-guerre, d’une part, et la Kyoto moderne d’autre part. Enquêter sur les meurtres de la famille Umezawa, qui ont eu lieu dans les années 30, c’est en effet se replonger dans un Japon plus ancien, plus traditionnel, souvent idéalisé. Il ne faut cependant pas oublier qu’il était aussi l’héritier des grands bouleversements l’ère Meiji (l’ère historique de l’ouverture du Japon à l’Occident), autrement dit un Japon agité par la modernisation et par de nombreux changements politiques, culturels et sociaux. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si Sôji Shimada a choisi l’année 1936 en particulier : il s’agit de l’année de l’incident du 26 février, une tentative de coup d’Etat par un groupuscule de l’armée dont le but était de restaurer la souveraineté et l’indépendance du Japon impérial. Même s’il n’est absolument pas nécessaire de connaître l’histoire du Japon pour profiter de l’histoire du roman (Daniel Hadida, le traducteur, a veillé à insérer juste ce qu’il faut d’utiles petites notes de bas de page), je trouve que tout ce contexte ajoute quelque chose d’intéressant à Tokyo Zodiac Murders.

philosophers pathLa partie contemporaine de l’enquête menée par Mitarai et Ishioka prend place à Kyoto et, dans une moindre mesure, à Osaka en 1979. (Le roman a été publié en 1981.) Davantage peut-être que toute autre ville japonaise, Kyoto est celle où l’entrelacement du passé et du présent, de la tradition et de la modernité, est sans cesse apparent. Une sorte de nostalgie transparaît d’ailleurs parfois chez Ishioka, le narrateur, tandis qu’il observe la ville : les portails en bois des temples et le béton gris des immeubles neufs, les cerisiers en fleurs du chemin des philosophes et les herbes hautes des terrains vagues, les maiko en kimono, les travailleurs et les étudiants sur le quai de la gare… Ayant eu l’occasion de visiter Kyoto et Osaka moi-même il y a quelques années, j’avoue avoir éprouvé beaucoup de plaisir à retrouver dans ma lecture certains lieux, certaines impressions, qui ont marqué mon séjour.

En conclusion, Tokyo Zodiac Murders est un roman policier qui sort du lot. Il offre un mystère particulièrement étrange et intrigant, teinté d’occulte, mais planifié (et donc susceptible d’être résolu) de façon parfaitement logique. Proche d’autres oeuvres classiques du genre par certains aspects, il reste original et surprenant jusqu’au bout. Enfin, le cadre géographique et historique de l’intrigue, soigneusement choisi, ajoute à l’intérêt du roman.

Mon seul regret ? Qu’aucun autre roman de Sôji Shimada, qui en a pourtant écrit plus de 70 à ce jour, n’ait été traduit en français… (Ni en anglais, d’ailleurs.) Dommage, car je peux vous assurer que je me serais précipitée dessus !

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